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La Varsovienne | S01E01 | Résiste

Pour ce premier numéro, on part en direction de la Pologne et de sa capitale Varsovie, pour y parler musique, socialisme et indépendance.

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La grande Histoire

La Pologne n’existe plus. Nous sommes en 1791 et son territoire est partagé entre la Prusse, la Russie et l’Autriche-Hongrie. Ces pays craignent, après la révolution française, une contagion de l’esprit constitutionnaliste révolutionnaire. Il est vrai que la Pologne, qui couvre alors un territoire 4 fois plus grand qu’aujourd’hui et forme un double royaume avec le grand duché de Lithuanie, effraie les puissances qui l’entourent. Dans son désir de renforcer son indépendance, elle adopte en 1791 une constitution qui terrifie les régimes royalistes par ses accents égalitaires. Elle place en effet les paysans sous la protection du gouvernement et nivelle les nobles avec les gens des villes. Ses contacts réguliers avec l’Assemblée nationale en France, finiront de convaincre les 3 grandes puissances d’effacer purement et simplement le royaume de Pologne. Ainsi, en 1795, le territoire est partagée à grands coups de ciseaux. Les Polonais et les lithuaniens sont ainsi éparpillés, et interdiction est faite aux 4 coins de l’ancien royaume de prononcer le mot “Pologne”… Hormis l’épisode du grand Duché de Varsovie, les Polonais se retrouvent sans pays jusqu’en 1918.

Pendant cette période de plus de 100 ans, de nombreux soulèvements patriotiques auront lieu. Ils échouent. Difficile pour les classes nobilaires, partisans d’un ordre ancien, de s’unir avec les classes paysannes attachés à la constitution de 1791. C’est donc deux combats qui seront menés de front par les polonais. Celui pour la souveraineté nationale et celui pour l’émancipation des travailleurs.

C’est dans ce contexte qu’en 1848 naît Waclaw Swiecicki, à Varsovie.

Wacław Święcicki

Encouragé par son père pharmacien, Waclaw Swiecicki, poursuit de longues études qui l’emmènent successivement à l’Ecole Centrale de Varsovie puis à l’Institut Technologique de Saint Pétersbourg. C’est là qu’il y fait la rencontre d’activistes polonais. Il alors prend fait et cause pour l’émancipation du peuple polonais par le socialisme.

Dans une Pologne éteinte par une russification massive et violente, le jeune Waclaw sera exclu de l’Institut de technologique de St Pétersbourg pour avoir participé à des manifestations de rue. Malgré son activisme, il sera quand même embauché pour travailler sur la liaison de chemin de fer Varsovie-Vienne à son retour de Russie en 1876.

Continuant à participer à diverses agitations socialistes, il est arrêté en 1878. Le procureur responsable de son arrestation fera état de “participation par le biais de travaux littéraires à des actes de propagande socialiste”. Lors de cette arrestation, il se retrouve en prison accompagné  d’un groupe de camarades dont le musicien Jozef Plawinski qui participera avec lui à l’écriture de la Varsovienne. En prison, Waclaw Swiecicki continuera à écrire au nez et à la barbe des gardes qui le surveillent. Il publiera notamment des poèmes pour le journal socialiste éphèmère “La Voix des Prisonniers” créé avec sa participation en 1879. Dans ce journal, véritable brûlot anti-russe et pro-socialiste, c’est la force de liberté des détenus polonais qui s’exprime. Là, un poème, ici un dessin et en une des mots qui ne laissent aucun doute : les prisonniers polonais socialistes de la prison de Varsovie crient tous ensemble “Vive le Peuple”. Le 14 avril 1880, il est condamné à l’exil en Sibérie. Il en revient en 1883.

Mais alors, comment cet interné a pu écrire et transmettre une des chansons les plus populaires de la culture révolutionnaire alors même qu’il était surveillé par le sbires du Tsar Alexandre II ?

La Varsovienne

La réponse ne manque pas d’un certain romantisme et pour la comprendre, il va falloir être attentif. Chaque jour et comme encore aujourd’hui dans certaines prisons françaises, les gardiens passent devant les geôles des prisonniers et leur proposent parfois des livres qu’ils empilent, là, sur un chariot. Ce jour-là, Waclaw a de la chance, c’est un livre d’Adam Mickiewicz, le génie poète polonais exilé à Paris qu’on lui donne. Ce livre s’appelle Pan Tadeusz. Ce livre est un récit poétique à la gloire de la Pologne et de ses campagnes réveillées par la nostalgie de l’exil. Elles appellent, clairement, au soulèvement de tous les Polonais, où qu’ils soient, quoiqu’ils fassent.

“Des actes importants, à merveilleux effets, Se préparent, mon cher !  Une guerre terrible Va sourdre, ayant pour but le rétablissement De la Sainte Pologne, Oh la joie indicible Pour tous les polonais, le doux ravissement d’obtenir, grâce à dieu, notre chère patrie”

C’est entre ces lignes et sous ces lettres que Waclaw écrira La Varsovienne. Par un stratagème digne de vieux films d’espionnage, il marquera d’un point chacune des lettres dont il a besoin pour écrire sa chanson. Du fond de sa cellule du 10 pavillon de la citadelle de Varsovie, il pointe patiemment chacune des lettres qui formeront bout à bout la Varsovienne. Là un H, là un A, puis un R, un D, un I, un M….

“Hardiment Nous levons notre bannière, Bien que les vents nous soient hostiles, Bien que nous soyons en proie à des forces sombres. Bien qu’il soit incertain que personne demain ne mange, Oh parce que c’est la norme de toute l’humanité, Ceci est un slogan sacré, le chant de la résurrection C’est le triomphe du travail, de la justice, C’est l’aurore de tous les peuples frères !

Hourra! Laissez-nous briser les tsars de la couronne Quand les peuples marchent encore dans les épines, Et noyer les trônes pourris dans le sang, Pourpre dans le sang populaire !”

Et aujourd’hui ?

La Varsovienne ne connaîtra pas instantanément la gloire. C’est en 1905, après la mort de Waclaw Swiecicki, que cette chanson deviendra l’hymne de la Révolution polonaise. Déclenchée en même temps que la révolution russe, la révolution polonaise de 1905 réclame pêle-mêle : la fin de la russification, l’autonomie de la Pologne, de meilleures conditions de travail dans les usines… ainsi ce sont ouvriers, étudiants et paysans qui défient les troupes du tsar armes à la main, dans les rues de Varsovie ou de Lodz qui est considérée comme le fief socialiste polonais. L’insurrection de la ville donnera lieu à des combats d’une violence extrême qui feront plus de 2 000 morts. Finalement avortée, cette révolution est bien souvent considérée comme un prélude à la Révolution russe de 1917, car elle fragilise le Tsar Nicolas II à qui l’on reprochera son usage pour le moins disproportionné de la force.

L’oeuvre de Waclaw Swiecicki sera par la suite traduite et localisée en français, en anglais et en Espagnol. Fait notoire elle devient l’hymne des anarchistes espagnols pendant la révolution socialiste de 1936. Renommée pour l’occasion “A las Barricadas”, elle est toujours aujourd’hui l’hymne de la Confédération nationale du travail espagnol.

En France c’est Stefan Priacel, d’origine polonaise, naturalisé français en 1945, qui traduisit la Varsovienne. Vous pouvez retrouver son parcours sur le site Le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement social et ouvrier.

Le plus intéressant dans cette chanson ce sont justement ses différentes traductions, c’est de voir comment elle a accompagné différents combats, différentes époques. Aux forts accents anti-fascistes sous la plume espagnole, la Varsovienne se fait plus souverainiste dans sa version polonaise. C’est dans ses versions anglaises et françaises qu’elle encourage à la lutte de tous les ouvriers pour se libérer des chaînes de la faim et du travail. Elle appelle à la fraternité des travailleurs tout en désignant des cibles claires : les richards, les ploutocrates, les rois et les trônes pourris.


C’était le premier épisode de Résiste !, on espère que cela vous a plu. Si c’est le cas, n’hésitez pas à nous écrire pour nous proposer des idées d’œuvres révolutionnaires à fouiller et nous faire part de vos connaissance en la matière. Ce sera aussi un moyen pour nous d’avancer plus vite dans la production de ces podcasts. Pour nous écrire à ce sujet, une adresse mail est à votre disposition : contact@linternationale.fr

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