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Les Colombes de la Révolution | S01E06 | Résiste

Pour ce sixième épisode, on part au Burkina Faso, pour s’intéresser à l'orchestre des Colombes de la Révolution de Thomas Sankara. C’est l’histoire d’un groupe qui portera à travers le monde et selon son créateur “toutes les révolutions et toute les luttes de libération des peuples du tiers monde.”

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De la Haute-Volta au “Pays des hommes intègres”

Allez hop, direction la République de Haute-Volta en 1983. Ce nom ne vous dit rien ? Allez, un petit effort, vous l’avez forcément déjà entendu quelque part. Il s’agit d’un pays de 7 millions d’habitants, situé en Afrique de l’Ouest entouré du Mali, du Niger, de la Côte d’Ivoire ou même du Bénin. Je suis ? Je suis ? Je suis ? Toujours rien ? Je ne vais pas vous en vouloir, il faut dire que ce pays ne s’appelle plus la République de Haute-Volta aujourd’hui. Comment il s’appelle ? Allons un peu de patience voulez-vous.

Nous sommes en République de Haute-Volta donc et dans la nuit du 4 août de cette même année 1983, quelque chose en apparence anodin vient de se produire. Un putsch militaire. Pourquoi anodin ? Il faut dire qu’il s’agit là du cinquième renversement militaire de la Haute-Volta depuis son indépendance de l’Empire colonial Français en 1960. Mais celui-ci n’est pas comme les autres. Et pour plusieurs raisons.

Tout d’abord il n’est pas que militaire, en effet, dans les rangs du putsch on ne compte pas seulement des sous-officiers mais aussi des organisations de gauche et des syndicats. Ensuite, ce coup d’état est soutenu par une foule en liesse qui restera la nuit entière pour chanter et danser ce qu’ils appellent déjà “une révolution”. Enfin, c’est par les idées de son chef, que ce putsch va se démarquer. Dès sa première conférence de presse, il déclare : “Pour certains, il suffit d’avoir les armes, d’avoir avec soi quelques unités pour prendre le pouvoir. Chez d’autres, c’est une autre conviction qui prévaut. Le pouvoir doit être d’abord l’affaire d’un peuple conscient. Par conséquent, les armes ne constituaient qu’une solution ponctuelle, occasionnelle, complémentaire.” 

Vous l’aurez compris nous parlons du “Président des Pauvres”, Thomas Sankara, qui décide un an plus tard de renommer son pays le Burkina Faso. Empruntés aux deux langues principales du pays, ces deux mots réunis signifient “La patrie des hommes intègres”. 

C’est l’heure donc pour Thomas Sankara et le Conseil National de la Révolution de s’atteler à des changements urgents. Économiques et sociaux mais aussi… culturels !

Le programme de la révolution

Dans une longue interview pour le magazine Afrique-Asie au journaliste Mohamed Maiga qui deviendra lui-même un ardent compagnon de la révolution, Thomas Sankara frachement arrivé au pouvoir, guitare à portée de main, raconte sa vision de la Démocratie : 

Je dirai, avec beaucoup de prudence, que la démocratie, c’est la libre expression d’une majorité consciente, bien informée des enjeux et de leurs implications nationales et extérieures, capable de vérifier le déroulement régulier des consultations et en mesure de peser sur les résultats. J’ajouterai que cette majorité consciente doit être en mesure de défendre avec efficacité ses intérêts qui, dans le cas voltaïque, ne sauraient être confondus ou subordonnés à ceux des notables, féodaux et autres dignitaires. Cette majorité doit se dégager numériquement et qualitativement.

Thomas Sankara

Le Président Sankara va donc s’attacher à donner les moyens au peuple Burkinabé de défendre ses intérêts. Et tout d’abord il créé aux quatres coins du pays des Comité des Défense de la révolution, les fameux CDR. Ils sont chargés localement d’appliquer le programme ambitieux du Conseil de la Révolution. Et ils ont du pain sur la planche, le pays est largement dépendant des importations de nourriture, l’espérance de vie y est d’à peine 40 ans et le taux d’alphabétisation se situe autour de 1%.

Partout dans le pays les CDR s’affèrent, construisent des puits, mettent en place de nouvelles méthodes d’irrigation pour atteindre l’autosuffisance alimentaire, instaurent les commandos de vaccination et d’alphabétisation, conscients du défi écologique, ils mettront également fin aux coupes de bois abusives ou feux de brousse par exemple.

En avance sur son temps, Thomas Sankara l’est assurément. Et s’il fallait une nouvelle preuve de son progressisme, la voici. Le Président Sankara, veut s’atteler à la lutte pour l’émancipation des femmes. Il juge impensable de mener la révolution “en se privant de la moitié de l’humanité”. Il s’explique : 

Le poids des traditions séculaires de notre société voue la femme au rang de bête de somme. Tous les fléaux de la société coloniale, la femme les subit doublement : premièrement, elle connaît les mêmes souffrances que l’homme ; deuxièmement, elle subit de la part de l’homme d’autres souffrances.

[…]

Les femmes doivent combattre pour se libérer et ne pas attendre que l’homme les libère, car ce serait pour mieux les asservir car une liberté donnée est une liberté sous condition.

Thomas Sankara

Et il ne va pas se contenter de belles paroles, dans une société où la place de la femme s’imagine presque exclusivement au foyer, il va nommer 3 ministres femmes, et appointer un tiers de préfètes dans tout le pays, instaurer une “journée des hommes au marché” pour encourager les femmes à se libérer des tâches ménagères, mettre fin à la dot et au lévirat, interdire les mariages forcés, la prostitution, les mutilations génitales, et enfin il instaure le salaire vital : un prélèvement automatique sur le salaire des fonctionnaires masculins pour rétribuer le travail quotidien des épouses. Allez, prends ça, Marlène Schiappa !

Se heurtant à des réticences de toute part, le président Sankara sait que les mentalités seront très longues à faire changer. Et pour accélérer les choses, il accompagne toute ces mesures d’une action symbolique : la création d’un orchestre musical composé uniquement de jeunes filles du pays. Les colombes de la révolution sont nées. 

Les Colombes de la Révolution

Menées par Fatou Diallo, chef d’orchestre, les Colombes de la Révolution ont la charge d’accompagner le Président dans tous ces déplacements. Fait rare pour un orchestre, le groupe est directement et officiellement rattaché à la présidence Burkinabé. A la guitare, à la batterie et aux percussions, Remeka, Sami ou Mariam vont accompagner le Président Sankara dans toute l’Afrique de l’Ouest, en Libye ou même à Cuba où la légende raconte que Fidel Castro leur aurait offert du matériel musical flambant neuf. 

Les Colombes racontent que le Président Sankara, guitariste et mélomane, ne manque ces répétitions pour rien au monde. Est-ce étonnant pour cet homme qui déclare à la Commission du peuple chargée de la prévention contre la corruption : “J’ai trois guitares sèches, je les cite parce que je leur attribue beaucoup de valeur.”

Toutes les répétitions débutent par les slogans révolutionnaires de l’époque “Pionniers, oser, lutter, savoir, vaincre… la patrie ou la mort, nous vaincrons !” et la majeure partie de leur répertoire est constitué de chant révolutionnaires.

Un jour pourtant, Thomas Sankara va leur faire une demande un peu spéciale. Nous sommes le 1er janvier 1984 et un de ses amis, le journaliste malien Mohamed Maiga que nous citions en début d’épisode, est mort dans des conditions troubles, probablement empoisonné. Il aura permis à son époque, ce qui est une oeuvre non négligeable, de déconstruire les clichés des médias dominants qui avaient tôt fait de consacrer Sankara comme un “excité”, un “bouillant”, voire même pire : “un marxiste” ! Thomas Sankara était devenu son confident. Il charge donc les Colombes de l’écriture d’une chanson pour rendre hommage à ce journaliste militant et révolutionnaire, considéré aujourd’hui comme le cinquième homme de la révolution sankariste.

Et aujourd’hui

3 ans après la mort de Mohamed Maiga, Thomas Sankara sera lui aussi assassiné. Les soupçons se dirigeront contre Blaise Compaoré, son meilleur ami, qui prendra sa place à la tête de l’Etat et y restera de 1987 à 2014. Aujourd’hui encore, il fait figure de suspect n°1 dans le rôle du commanditaire de l’attentat du Président Sankara. Mais ca, c’est une autre histoire.

De leur côté, Les Colombes de la Révolution sont parties avec leur Président, abattues et découragées. Fatou Diallo, la chef d’orchestre déclarera même que si elles avaient continué, elles auraient trahi quelque chose… On doit leur nouveau surgissement au rappeur Rocé qui a été fouiller dans les recoins de la Radio Télévision Burkinabé pour y exhumer leur chant. Dans un recueil de musiques des luttes qui s’intitulent “Les Damnés de la terre” paru aux éditions hors cadres, il décrit les morceaux qu’il a sélectionné ainsi :

Inutile de chercher dans ce recueil le morceau “exotique et funky”, extrait du folklore destiné à la métropole. Rythmes et textes sont vêtus de leur propre “blues” dur et sincère. La langue française réunit des régions du monde qui portent des fardeaux communs. Géopolitique et sentiments se mêlent. Les paroles des anciens résonnent jusque dans les oreilles des enfants d’aujourd’hui, ceux des diasporas. Un bon nombre des artistes présent.e.s dans ce recueil n’a pas eu la chance de croiser son public à l’époque, je pense que le contexte actuel des migrations et des questionnements identitaires donnera une résonance toute particulière à ces textes et à ces musiques. 

Rocé

N’hésitez pas à nous écrire pour nous proposer des idées d’œuvres révolutionnaires à fouiller et nous faire part de vos connaissance en la matière. Ce sera aussi un moyen pour nous d’avancer plus vite dans la production de ces podcasts. Pour nous écrire à ce sujet, une adresse mail est à votre disposition : contact@linternationale.fr

Pour aller plus loin

L’interview au long cours de Mohamed Maiga à Thomas Sankara
Un extrait d’une répétition des Colombes de la révolution
Un livre sur les figures révolutionnaires africaines
Un article du Monde diplomatique sur les débuts de la révolution

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