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Solidarity Forever | S01E05 | Résiste

Pour ce cinquième épisode, on part aux États-unis, pour décrypter une chanson qui porte en elle toute la gloire, mais aussi toute la décadence, du mouvement syndical américain. C’est l’histoire d’un chant qui sera tellement repris à travers le monde que son auteur finira par rudoyer ceux qui le chantent sans s’en montrer digne.

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Le syndicat IWW

Allez hop, direction Chicago, Illinois, à la fin des années 1880. La ville connaît un développement sans précédent. En quelques décennies, la ville passe de 300.000 habitants à 1,7 million au début du XXe siècle. La seconde révolution industrielle est passée par là et Chicago devient le centre névralgique de l’industrie des chemins de fer aux États-unis. Ce développement économique attire de nombreux travailleurs et ces déplacements de population favorisent l’organisation de la concurrence entre les ouvriers pour, je vous le donne en mille, les payer le moins possible.

Les tensions sociales sont fréquentes, les grèves aussi. La répression y est violente, le Maire n’hésitant pas à faire appel aux policiers et à l’armée pour ramener l’ordre. Il n’est ainsi pas rare que ces mouvements se terminent dans un bain de sang. C’est le cas du 1er mai 1886 où plus de 340.000 travailleurs de Chicago descendent dans la rue pour réclamer la journée de 8 heures, la revendication de la première internationale des travailleurs. D’ailleurs si vous voulez en savoir plus sur la première internationale, on vous encourage à écouter l’épisode 4. 

Toujours est-il que pendant cette grève, 2 ouvriers trouvent la mort, bien aidés par la police de Chicago. S’en suivent des émeutes et de nombreux morts. C’est cette grève qui est à l’origine du 1er mai que nous connaissons aujourd’hui. Eh oui, ce n’est ni une fête pour les fleuristes ou pire, une célébration béate du “travail”, non le 1er mai est une journée de lutte pour la réduction du temps de travail en hommage aux syndicalistes qui ont péri pour défendre leurs droits. Mais je m’égare, restons à Chicago. 

Nous voilà en 1905 et les ouvriers socialistes, marxistes et anarchistes de la ville créent le syndicat IWW (Industrial Workers of the World) qui regroupe rapidement des centaines de milliers de travailleurs. Contrairement à l’AFL, le syndicat concurrent ayant déjà cédé au capitalisme, une sorte de CFDT américaine, le syndicat IWW promet de lutter pour l’abolition définitive du salariat et l’avènement de la démocratie à l’intérieur des entreprises. Ils déclarent : 

“La classe ouvrière et la bourgeoisie n’ont rien en commun. Il ne peut y avoir de paix aussi longtemps que la faim et la nécessité touchent des millions d’ouvriers et que le petit nombre qui les emploie profitent de toutes les bonnes choses de la vie. Entre ces deux classes, une lutte doit advenir jusqu’à ce que les travailleurs du monde, organisés en classe, abolissent le système des salaires et vivent en harmonie avec la Terre”.

Préambule de la constitution du syndicat IWW, 1905

En tous cas, c’est parmi les premiers membres de ce syndicat que nous allons retrouver celui qui a écrit la chanson qui nous intéresse aujourd’hui, Ralph Chaplin. Rembobinons de quelques années pour nous intéresser à la vie de cet enfant de Chicago.

Ralph Chaplin

Dans le livre Solidarité et esprit, la foi heurtée de Ralph Chaplin, ses auteurs le décrivent ainsi : 

Même si sa vie et son travail ont été aujourd’hui largement oubliés, à son époque, Ralph Chaplin, était l’un des artistes, écrivains et militants les plus importants du mouvement des droits des travailleurs aux Etats-Unis. Tout au long d’une vie tumultueuse, Chaplin fut à la fois le héro de la classe ouvrière, un ennemi farouche du gouvernement américain et aussi du communisme soviétique, mais surtout une inspiration littéraire pour un nombre incalculable de ses lecteurs.

Solidarity and Spirit: The Rough-and-Tumble Faith of Ralph Chaplin – Kevin J. Christiano

Né en 1887 dans le Kansas, Ralph Chaplin est l’enfant d’une famille d’ouvriers américains pauvre qui dès l’âge de 6 ans dû déménager à Chicago. Il arrive dans une ville en pleine ébullition, la capitale de l’Illinois connaît en effet une des plus grandes grèves de son histoire, la grève Pullman.

Pullman est une entreprise de Chicago qui construit des wagons pour les chemins de fer du territoire américain. D’ailleurs ce nom, Pullman, ça ne vous dit rien ? Vous y êtes, c’est à cette entreprise que l’on doit l’invention des wagons-lits. Les fameux wagon Pullman. Toujours est-il que son fondateur, Georges Pullman, décide unilatéralement une baisse généralisée des salaires. Très vite les ouvriers décident d’une grève surprise et sont suivis par plus de 250 000 cheminots à travers le pays qui assument de boycotter les wagons de la firme de l’Illinois.

En moins de temps qu’il n’en faut pour dire lutte, le gouvernement américain envoie les troupes fédérales pour matter les grévistes. Il autorise également les compagnie ferroviaires à créer eux-mêmes leurs milices pour ramener l’ordre dans les rangs de ses ouvriers.

Le résultat ne se fait pas attendre et très vite, on compte les premiers morts, si bien que Ralph Chaplin, qui n’est alors qu’un gamin d’à peine 7 ans, voit en 1894 un ouvrier se faire abattre… à coup de fusil. Cet événement dramatique apparaît aujourd’hui comme l’élément fondateur de la vie de Ralph Chaplin, qui va consacrer sa vie à défendre les ouvriers.

La grève de Paint Creek et les Rednecks

Nous sommes en 1912 et le jeune Chaplin, souffle sa 25e bougie. Il vient de rentrer du Mexique où il s’est engagé aux côtés des militants Zapatistes. Il décide alors de s’engager aux côtés des mineurs du Comté de Kanawha, en Virginie Occidentale. Il rejoint le comité des grévistes et observe au quotidien le mouvement. 

Là-bas en Virginie, les quelques 7.500 mineurs du carreau de Paint Creek s’opposent frontalement à leurs chefs. Et comme un signe de reconnaissance ils portent le bandana rouge autour du cou. Ce sont les premiers Rednecks. Aujourd’hui ce terme est employé pour stigmatiser les habitants des ruralités américaines mais au départ ce bandana rouge porté autour du coup est le symbole de la résistance des travailleurs. 

Les Rednecks de Paint Creek réclament une augmentation de salaire mais pas seulement. Ils demandent également le droit de faire leurs courses autre part que dans les magasins de la compagnie qui les employaient. À l’époque, une fois les salaires reçus, les mineurs les dépensaient aussitôt dans les magasins de leur employeur. C’est quand même beau le capitalisme.

Cette grève va se terminer avec un bilan humain encore bien lourd et si bien qu’elle est aujourd’hui considérée comme une des grèves les plus sanglantes de l’histoire américaine. Après un premier mois de grèves sans violence, la compagnie décide de durcir le ton : elle déloge les grévistes de leurs maisons (qui sont elles aussi détenues par la compagnie des mines), fait appel à des gardes armés et aussi à des briseurs de grèves, les fameux travailleurs sous-payés destinés à faire plier le conflit. Le résultat est dramatique puisqu’à la fin du conflit, on dénombrera plus de 50 morts décédés de mort violente, sans compter tous les morts mal soignés, mal nourris…

Pendant cette grève Ralph Chaplin ne lachera pas sa plume et écrira de nombreux poèmes militants. Et l’un d’entre eux donnera les paroles de “Solidarity Forever”, chanson iconique des syndicats anglo-saxons. Il écrit : 

“Nous avons jeté les bases larges; construit pierre par pierre vers le ciel. Il nous appartient, non de nous asservir, mais de maîtriser et de posséder. Ils ont pris des millions qu’ils n’ont jamais pris la peine de gagner, Mais sans notre cerveau et nos muscles, aucune roue ne peut tourner. Nous pouvons briser leur pouvoir hautain, gagner notre liberté quand nous apprenons qu’entre nos mains est placé un pouvoir supérieur à leur or amassé. Plus grand que la puissance des armées, mille fois plus grand. Nous pouvons faire naître un nouveau monde à partir des cendres de l’ancien. Car le syndicat nous rend forts.”

Paroles de Solidarity Forever

Après cette grève il rentre dans l’IWW qui décide de mettre ses talents d’écriture au service des journaux du syndicat aux noms évocateurs : “Solidarity” et “Industrial Workers”. Il se fait très vite remarquer pour ses talents de poète et de pamphlétiste et devient une des signatures les plus populaires de ces publications.

Et aujourd’hui ?

Depuis, la chanson fut utilisée et ré utilisée, souvent affadie, par de nombreux artistes et encore une fois, on l’a beaucoup chanté dans les stades de football anglo-saxons et même parfois dans quelques stades chez nous en France.

Mais l’histoire de cette chanson, c’est encore son auteur qui en parle le mieux. Celui qui restera anarchiste jusqu’au bout de sa vie raconte dans une interview de 1968 : 

« Je n’ai pas écrit “Solidarity Forever” pour des politiciens ambitieux ou pour des fakirs ouvriers assoiffés d’emploi cherchant à trouver la bonne planque. Je l’ai écrit, ou pensais que je l’écrivais, pour un tas de “têtes dures” qui n’auraient pas eu le ventre plein ou un endroit pour dormir s’ils n’avaient pas appris à devenir «les gars qui organisent ensemble». C’étaient mes gens et ils m’ont demandé d’écrire ce genre de chanson pour eux. Je préfère penser que ce sont eux, plutôt que toute compétence particulière de ma part, qui ont insufflé le souffle de la vie dans tout ce qui a fait claquer les mots et le rythme de cette chanson. »

Why I wrote Solidarity Forever – Ralph Chaplin – 1968

N’hésitez pas à nous écrire pour nous proposer des idées d’œuvres révolutionnaires à fouiller et nous faire part de vos connaissance en la matière. Ce sera aussi un moyen pour nous d’avancer plus vite dans la production de ces podcasts. Pour nous écrire à ce sujet, une adresse mail est à votre disposition : contact@linternationale.fr

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